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Porté par ses succès économiques, l’AKP est crédité d’une large avance dans les sondages

La Turquie vote, le 12 juin, pour renouveler les 550 députés de son Assemblée nationale.

Le scrutin est donné comme bouclé : crédité d’une large avance dans les sondages, le Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkinma Partisi, AKP), au pouvoir depuis 2002, devrait à nouveau remporter une large victoire électorale.

L’inconnue porte sur l’ampleur de cette victoire et sur ses conséquences.

Porté par ses succès économiques, l’AKP a jusqu’ici rallié à sa cause une audience disparate autour de l’idée d’approfondissement démocratique.

Mais le blocage de l’alternance, dans un contexte de tensions régionales croissantes, entraîne aujourd’hui quelques interrogations sur l’avenir du régime turc.

Depuis 2002, les scrutins se succèdent en Turquie à un rythme rapide. Pas une année sans vote, cela semble être devenu la devise : élections locales (2009), législatives (les dernières en 2007), référendums (le dernier en septembre 2010), bientôt une présidentielle (en 2012 ou en 2013, pour la première fois au suffrage universel).

L’enchaînement des scrutins est certes un indicateur démocratique, mais il révèle aussi un certain mode de gestion du pouvoir : encore une fois, la campagne électorale a été largement dominée par la personnalité du premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, qui retrempe sa popularité dans ces processus quasi plébiscitaires.

Le premier ministre tire, en effet, des urnes une légitimité qui n’allait pas de soi. La création de son parti, en 2001, est le début d’une success story que personne ne se serait risqué à prévoir. L’accession de l’AKP aux affaires, en 2002, ouvre ensuite une ère de continuité politique paradoxale : la domination d’un parti permet l’application d’un agenda de réformes tous azimuts, qui s’accompagne d’une profonde remise en cause des repères sociopolitiques hérités de Mustafa Kemal Atatürk.

L’AKP défie d’emblée les référents idéologiques classiques. Prenant à contre-pied les observateurs, il commence par inscrire son action dans la perspective européenne et combat les blocages qui freinent l’entrée de la Turquie dans la communauté des grandes nations occidentales.

Pour conforter son électorat, l’AKP doit se rendre utile à tous, et ce pragmatisme calculé permet des avancées démocratiques majeures : fin des interférences de l’armée dans la vie politique, ouverture du dossier kurde, début de prise de conscience sur la question arménienne.

Ces audaces accumulées ont largement désorienté l’opposition, poussant le vieux parti kémaliste CHP (Cumhuriyet Halk Partisi) dans ses retranchements conservateurs, reléguant les partis kurdes dans une marginalité provincialiste et les ultranationalistes du MHP (Milliyetçi Hareket Partisi – Parti d’action nationaliste) à leur archaïsme.

Face à ces partis vieillissants, l’AKP s’est imposé dans un premier temps comme une incarnation de la modernité, alliant professionnalisme et efficacité. Il affronte encore aujourd’hui ces mêmes forces politiques, dont il a réussi pendant près de dix ans à capter l’électorat. Mais sa pratique du pouvoir a beaucoup évolué : la dynamique s’est crispée et la tentation hégémonique se précise.

Le seuil de représentativité de 10 % fixé par la loi électorale turque est impitoyable et risque encore une fois de caricaturer la représentation au Parlement. Le MHP pourrait notamment en faire les frais : victime d’une sombre campagne de dénonciation d’affaires de moeurs, la plupart de ses cadres ont dû démissionner face à l’opprobre public. La diffusion d’enregistrement des ébats sexuels des leaders des partis d’opposition semble d’ailleurs devenue en Turquie un sport national, depuis que la méthode a fait ses preuves pour se débarrasser de Deniz Baykal, le précédent leader du CHP.

Une telle “méthode” de campagne trahit au passage un retour diffus de l’ordre moral en Turquie. La démonétisation rapide du kémalisme, idéologie dont le progressisme peut être en soi discuté dans le contexte du XXIe siècle, laisse finalement un vide. Bigoterie et conscience communautaire progressent : la reconnaissance des minorités, présentée comme une avancée démocratique vers un mieux-vivre ensemble, paraît plutôt renvoyer à un imaginaire néo-ottoman, où l’ordonnancement hiérarchique des millets (les nations sous l’Empire, définies par la religion) consacre encore la domination du musulman.

Pour nos vieilles démocraties de plus en plus abstentionnistes, le niveau de l’excitation préélectorale en Turquie peut surprendre. Les partis se sont lancés dans une surenchère qui révèle indéniablement quelques sursauts du côté de l’opposition. Sous la houlette de son nouveau leader, Kemal Kiliçdaroglu, le CHP poursuit son effort de reconstruction et tente de se redéfinir comme parti social-démocrate. Tous les partis demandent une nouvelle constitution pour remplacer celle de 1980, héritée des militaires, et clore définitivement l’ère des coups d’Etat.

Mais la violence des débats révèle la difficulté à accoucher d’un nouvel ordre : le registre nationaliste domine, et la campagne a été émaillée d’incidents, notamment en pays kurde. Le parti prokurde BDP (Baris ve Demokrasi Partisi – Parti de la paix et de la démocratie), contraint de présenter ses candidats en indépendants pour s’assurer l’accès au Parlement malgré le seuil des 10 %, est prêt à l’affrontement. En toile de fond, la poursuite des grands procès impliquant l’armée donne une impression de règlements de comptes opaques.

Jusqu’à ces derniers mois, le système politique turc pouvait être décrit comme une sorte de démocratie concurrentielle : une variété de pouvoirs, exécutif, juges, armée, médias, confréries, étaient engagés dans une compétition souvent violente pour faire prévaloir des agendas parfois très éloignés, garantissant finalement une succession d’équilibres à court terme.

Aujourd’hui la domestication de l’armée, la réforme du pouvoir judiciaire vont tous dans le sens d’un renforcement de l’exécutif. L’AKP a longtemps gouverné avec une culture d’opposition, se sentant menacé alors même qu’il exerçait le pouvoir, dans un pays où il n’est pas si difficile de faire disparaître des partis politiques “gênants” : il n’est pas passé loin de la dissolution, en 2008, et un parti kurde a encore été interdit en 2009. Mais l’équipe au pouvoir assume désormais son statut de maître du jeu. L’AKP a su s’approprier les institutions au point d’avoir les moyens de verrouiller le champ politique.

Aujourd’hui, certains indicateurs pourraient annoncer un resserrement du régime. Le modèle du parti dominant revient en force : les faiblesses chroniques du CHP, tant sur le plan de l’organisation que des idées, éloignent toute perspective d’alternance.

Dans ces conditions, le premier ministre semble travaillé par une tentation hégémonique. Il a plusieurs fois annoncé son intention de réformer le régime dans un sens présidentiel pour asseoir définitivement son autorité. Impitoyable à l’égard des critiques, il affirme un style de plus en plus autoritaire : après quelques arrestations spectaculaires de journalistes d’opposition, accusés de comploter contre l’Etat, un climat d’autocensure s’installe dans le pays.

Tout questionnement sur la nature du régime turc doit prendre en compte des déterminants externes lourds. Vus de Turquie, les succès diplomatiques du ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, figurent à l’actif du bilan. Le redéploiement régional opéré sous sa conduite a permis d’autonomiser une diplomatie turque alignée sur l’Occident depuis la guerre froide. La Turquie s’impose dans son voisinage – Balkans, Moyen-Orient, Caucase – comme soft power (pouvoir discret) bienveillant, capable d’assurer un leadership sur des dossiers difficiles : les Turcs défendent la voie diplomatique sur le dossier iranien et s’opposent à Israël sur la question palestinienne.

Américains et Européens s’inquiètent de ces choix sur lesquels ils n’ont pas de prise. La stature internationale de leur pays rassure au contraire les Turcs dans leur quête identitaire. Le débat sur un éventuel “modèle turc” pour les révolutions arabes les valorise mais de façon ambiguë, les renvoyant implicitement dans le camp oriental.

Le “printemps arabe” a, en réalité, surpris les Turcs comme tout le monde, et il les affecte plus directement, car il les place brusquement face à des responsabilités politiques nouvelles. Le malaise est perceptible : après avoir hésité sur l’Egypte et cherché un moyen terme sur la Libye, le gouvernement turc se débat aujourd’hui sans succès pour apaiser la crise en Syrie, pays avec lequel les relations étaient particulièrement étroites ces dernières années.

Impératifs économiques, complexité des relations tissées avec les régimes arabes, absence de moyens de pression crédibles : l’efficacité et la prétendue cohérence éthique du modèle davutoglien sont mises à mal.

Or la fascination pour l’exemple turc est ambivalente au Moyen-Orient : pour certains, la Turquie est un exemple de transition démocratique séculariste, pour d’autres, elle a permis l’avènement d’un modèle de gestion islamique durable. Il reviendra au prochain gouvernement turc de trancher cette ambiguïté, en stabilisant un modèle politique encore incertain, sous l’oeil attentif de ses alliés.

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