Accueil » Politique » Lecture courante:

La Turquie, une gouvernance démilitarisée

Isik Kosaner, ici avec Tayyip Erdogan en août 2008, a été promu chef de l'état-major.

Dimanche soir, le gouvernement et la hiérarchie militaire sont enfin tombés d’accord sur la désignation des numéros un et deux de l’armée, faisant baisser, provisoirement, les tensions au sommet de l’État.

Les vainqueurs sont les généraux Isik Kosaner, promu chef de l’état-major, et Erdal Ceylanoglu, désigné commandant de l’armée de terre.

Habituellement, le processus de nomination des hauts gradés relève de la routine.

Il se déroule chaque année les premiers jours d’août lors du Conseil militaire suprême (YAS).

Mais la semaine dernière, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a refusé plusieurs promotions. Pour le journal Aksam, il s’agit «d’un tournant historique» dans un pays où l’armée, qui a quatre coups d’État à son actif en un demi-siècle et a pendu, en 1961, le premier ministre Adnan Menderes, considère que le gouvernement doit obéir à ses ordres.

«Nous assistons à une manifestation de la démilitarisation du pouvoir, à un affaiblissement de la tutelle militaire, le politique prend le dessus», analyse l’intellectuel Mehmet Altan.

Multiplication des procès

Le premier signe de ce bras de fer a été le refus du gouvernement, la semaine dernière, d’entériner la promotion de onze généraux et amiraux. Un mandat d’arrêt avait été délivré contre eux fin juillet – il a depuis été annulé – pour leur implication supposée en 2003 dans un projet de déstabilisation du Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir. La formation, dont les racines puisent dans l’islam politique, est perçue par l’institution militaire comme une menace contre la laïcité. Selon l’accusation, ce complot, baptisé «Masse de forgeron», prévoyait de faire exploser des bombes dans des mosquées pendant la prière du vendredi et de provoquer une escalade militaire avec la Grèce.

Le second acte s’est joué quand Recep Tayyip Erdogan a refusé la promotion au poste de chef de l’armée de terre du général Hasan Igsiz, qu’il soupçonne d’être impliqué dans une autre tentative de putsch. «Dans un pays démocratique, il serait impossible de promouvoir un militaire ainsi mis en cause», souligne Ümit Kardas, ancien juge militaire qui se félicite de la «résistance» du gouvernement.

Depuis des mois, gouvernement et généraux se livrent une guerre ouverte pour le contrôle du pouvoir.

Les jugements du réseau dit «Ergenekon», des auteurs présumés du «Plan d’action contre les forces réactionnaires», de ceux de l’opération «Cage» sont en cours, le procès de 102 personnes pour leur implication dans le complot «Masse de forgeron» s’ouvre en décembre… Des dizaines de militaires, accusés de conspirations ourdies contre l’AKP rendent des comptes à la justice. Il y a deux ans, les premiers officiers inquiétés par les procureurs étaient majoritairement à la retraite, mais l’étau se resserre autour de ceux d’active.

Normalisation «a la turca»

Les défenseurs de l’institution militaire estiment que les magistrats sont aux ordres du premier ministre et instrumentalisent les affaires, citant, comme dernier exemple, la convocation par la justice du général Hasan Igsiz au moment même où il devait être promu à la tête de l’armée de terre. Les actes d’accusation sont critiqués pour leur approximation ou le non-respect de la présomption d’innocence.

Pour un diplomate européen, il ne fait guère de doute que «la normalisation des relations civilo-militaires est en route même si faute de consensus politique, elle se fait “a la turca”, ce qui veut dire que la victime est l’État de droit. Mais les militaires doivent comprendre qu’ils ne peuvent même plus imaginer l’éventualité de renverser le gouvernement, cette mentalité appartient au passé.»

«Protéger la République de Turquie»

L’armée tire toujours sa légitimité à intervenir dans la vie politique de l’article 35 de son code interne: sa mission est «de surveiller et de protéger la République de Turquie établie constitutionnellement». Et l’«exception turque» a la vie dure dans les casernes. Selon le général à la retraite Arman Kuloglu, «notre armée ne peut pas fonctionner comme celles qui en Europe sont subordonnées au ministre de la Défense. Nous avons la responsabilité de sauver le pays de certains dangers». Menaces islamiste, arménienne ou kurde. La liste dressée par l’armée est longue. Mais, signe que sa tutelle est à l’agonie, même l’opposition kémaliste, gardienne de l’héritage d’Atatürk, a proposé la modification du texte afin de mettre un terme à son ingérence.

Après sa victoire contre le YAS, le premier ministre s’est lancé dans la campagne pour le référendum sur la révision de la Constitution, prévu le mois prochain. Meeting après meeting, il galvanise ses supporteurs en se présentant comme le protecteur de la «nation» face aux coups d’État. Un des articles soumis à la consultation populaire prévoit la possibilité de traduire les militaires devant des tribunaux civils. La date choisie résume la mue qu’opère le pays: les Turcs se prononceront le 12 septembre, date anniversaire du coup d’État de 1980.

Share

Commentaires sur cet article:







*

Catégories

Login

Turquie de France sur Facebook

FootBall

Méssage récent du Forum