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La Turquie trace sa voie vers plus de démocratie

Dimanche 12 septembre, les Turcs se prononceront par référendum sur une série d’amendements visant à réviser la Constitution dans un sens plus démocratique.

Une réforme considérée comme un test de confiance pour le parti au pouvoir

Des partisans de du premier ministre Erdogan sont venues manifester leur soutien au changement constitutionnel lors d’un meeting le 29 août 2010 à Ankara (AFP Adem ALTAN).

Cem Yilmaz a « le cœur léger ». Trente ans après le coup d’État militaire du 12 septembre 1980, ce militant de gauche, d’origine kurde, torturé quotidiennement durant ses trois années passées en prison, de 1980 à 1983, avoue avoir eu un « coup de chance ». « J’ai eu une occasion rare de prendre une revanche sur les généraux », reconnaît ce producteur de musique.


De sa voix rocailleuse, il raconte : « Nous étions 16 par cellule. Les militaires nous battaient au son d’une chanson nationaliste créée à la demande des généraux et intitulée Turquie, mon paradis dont les paroles désignent les ennemis de la nation : ouvriers, démocrates, intellectuels. Dès 7 heures, chaque matin, elle était diffusée en boucle dans les cellules. Jusqu’au soir. Cela nous rendait fous. »

Son « coup de chance », Cem Yilmaz l’a vécu en 1997 quand il est tombé sur un catalogue de musique contenant Turquie, mon paradis. « Après en avoir aussitôt acheté les droits, j’ai annoncé l’interdiction de la diffuser. Des personnes que je n’avais pas vues depuis des années m’ont contacté, en larmes » raconte-t-il. « Ce que j’ai fait est une petite chose. Mais dans ce pays, de petites choses peuvent résoudre de gros problèmes. »

La levée de l’immunité des putchistes au coeur du débat

La victoire toute symbolique de Cem Yilmaz sur les militaires trouve un écho particulier alors que dimanche 12 septembre, trente ans jour pour jour après le coup d’État militaire de 1980, le pays se prononce sur une réforme constitutionnelle. Elle prévoit, notamment, de lever l’immunité constitutionnelle dont bénéficient les putschistes. « Évidemment, il faut qu’ils soient jugés, lance Cem Yilmaz. Symboliquement ce serait très fort. En réalité, ils ont déjà été jugés et condamnés dans les consciences. »

Malgré les divergences d’interprétation sur la prescription ou non des faits, la levée de l’impunité des putschistes est l’un des points les plus consensuels du projet qui comprend la révision de 26 articles de la Constitution écrite en 1982 par les militaires. Salué par l’Union européenne comme « un pas dans la bonne direction », il limite aussi le pouvoir des cours de justice militaires.

Influence européenne, demandes de la société, coups de butoir de la justice contre l’armée via l’énorme affaire Ergenekon révélée en 2007 – une cellule clandestine accusée de tentative de coup d’État –, le processus de démilitarisation de la Turquie se poursuit. Même le Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste) a pris du recul face à cette institution. « En cas de coup d’État, je serais le premier à m’interposer devant les tanks », a déclaré son nouveau leader, Kemal Kiliçdaroglu.

« La réforme constitutionnelle contribue en partie à réduire l’influence de l’armée sur la société », confirme Ümit Kardas, juge militaire à la retraite. « Mais le véritable enjeu est ailleurs. Il faut changer les mentalités, mettre un terme aux cours donnés par des militaires dans les lycées, réduire le pouvoir du Conseil de sécurité nationale, faire dépendre l’état-major du ministère de la défense… »

l’AKP dans la controverse

Tout le monde s’accorde à dire que les réformes sont insuffisantes, à commencer par le parti au pouvoir, l’AKP (parti de la justice et du développement). « Le peuple voudrait une vraie nouvelle Constitution écrite par ses représentants et non par les militaires. Malheureusement, l’opposition a refusé de participer à un plus vaste projet », affirme Ergin Çavus, un membre de l’AKP occupé à haranguer les passants.

À deux jours du vote, si le oui reste en tête dans les sondages, l’ambiance est tendue et la suspicion croissante à l’égard du parti au pouvoir (issu de la mouvance islamique), accusé de vouloir saper les principes républicains. « Il y a des choses positives, comme la discrimination positive pour les femmes », estime Cagri Ustuner, un militant du CHP occupé à distribuer des tracts pour le « non ». « Non aux coups d’État militaire et civil », peut-on y lire sous un portrait du premier ministre Erdogan, comparé aux putschistes de 1980.

« Mais nous ne pouvons accepter la réforme de la justice », ajoute cet étudiant. « L’AKP veut contrôler les juges. La Cour constitutionnelle est ce qui fait tenir la République laïque fondée en 1922 par Mustafa Kemal Atatürk. C’est pour cela que le gouvernement s’acharne sur elle ». Ce jeune diplômé, sans emploi, juge « inconcevable » que les principes kémalistes soient remis en cause, tout comme la figure d’Atatürk.

« Les évolutions envisagées s’inspirent des systèmes existants en Europe »,

La réforme qui cristallise les passions concerne les modifications apportées à la formation de la Cour constitutionnelle et au Conseil supérieur des juges et des procureurs, deux des adversaires les plus coriaces de l’AKP. « Elle ne résoudra pas les graves dysfonctionnements du système judiciaire, mais va seulement changer la couleur de ceux qui le contrôlent. Il y a un risque de dérive autoritaire », analyse Gareth Jenkins, politologue britannique installé à Istanbul.

« Faux », répond Ergin Cavus, devant son stand de l’AKP d’où rugit une incessante musique de campagne électorale. « Les évolutions envisagées s’inspirent des systèmes existants en Europe », défend-il avant de s’en prendre à l’opposition. « Elle a peur des juges en provenance d’Anatolie, qu’elle considère comme étant des supporteurs de l’AKP. Résultat, ils étaient jusqu’ici systématiquement écartés des hautes cours de justice », lance ce militant.

« L’ambiance est exécrable », confirme Gareth Jenkins. « Le gouvernement estime que c’est à son tour d’avoir les clés du système. Il y a de la revanche dans l’air, notamment contre l’armée. Les procès en chaîne, depuis 2007, entraînent une démoralisation très profonde des officiers. Au lieu d’abattre l’armée, il faudrait la réformer ».

Cem Yilmaz craint lui aussi cette ambiance de règlement de compte. « La société turque doit se confronter à elle-même, mais sereinement. » Installé dans son petit bureau des bords de la Corne d’or, il soutient les réformes visant l’armée mais, à l’image du parti pro-kurde, il boycottera le scrutin. « Un si grand paquet constitutionnel sans un mot sur le problème numéro un du pays, le problème kurde, c’est impensable, estime Cem Yilmaz. Je vais rester chez moi dimanche. »

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Ramazan 10 septembre, 2010 Politique No Comments >> Mots clés: , ,

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