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La Turquie saisit sa chance historique

Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan

Par Ramzy Baroud
Ramzy Baroud est chroniqueur dans plusieurs journaux dans le monde entier, il est le rédacteur en chef du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, My Father Was a Freedom Fighter: Gaza’s Untold Story, vient d’être édité par Pluto Press, à Londres].

L’avis que le militant vétéran des droits de l’homme israélien Uri Avnery a formulé sur le récent clash diplomatique et politique israélo-turc, selon lequel « la relation entre la Turquie et Israël reviendra probablement à la normale, à défaut de retrouver son caractère naguère chaleureux », semblait marqué au coin du bon sens et de l’optimisme.

A mon avis, toutefois, cette estimation est également erronée.

Pour dire les choses simplement : il n’y aura pas de retour en arrière.

Dans un article récent intitulé « Israël doit se faire à l’idée que la Turquie a changé » [Israel Must Get Used to the New Turkey], M. Suat Kiniklioğlu, vice-président chargé des affaires extérieures du Parti de la Justice et du Développement (AKP) au pouvoir en Turquie, a écrit :

« Israël semble aspirer à l’âge d’or des années 1990, qui furent le résultat d’une situation extrêmement conjoncturelle au Moyen-Orient. Ces jours appartiennent au passé et il est peu vraisemblable qu’ils reviennent un jour, même si le Parti de la Justice et du Développement (AKP) était appelé à ne plus gouverner en Turquie ».

Cette dernière évaluation est sans doute beaucoup plus réaliste.

L’on aurait tendance à partager la lecture optimiste qu’Avnery fait des événements, si la récente brouille avait été causée simplement par deux ou trois incidents isolés, comme, par exemple, le rude échange d’invectives en public au sujet de Gaza entre le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan et le président israélien Shimon Peres lors du Sommet Economique Mondial, en janvier 2009 ou la récente humiliation préméditée de M. Oğuz Çelikkol, ambassadeur de Turquie en Israël, par le vice-ministre des Affaires étrangères israélien Danny Ayalon.

Toutefois, ces incidents sont loin d’être isolés ; ils reflètent un glissement manifeste et probablement irréversible dans la politique turque à l’égard d’Israël, des Etats-Unis et du Moyen-Orient pris dans sa globalité.

Des décennies durant, la Turquie a été déchirée entre ses liens historiques avec les pays arabes et musulmans, d’un côté, et une tendance irrésistible à l’occidentalisation, de l’autre. Cette deuxième tendance semblait avoir une importance bien plus décisive dans la formation de la nouvelle identité turque dans sa manifestation et dans son apparence tant individuelle que collective (notamment en matière de politique étrangère).

Mais même durant ces tergiversations, la Turquie a continué à acquérir de l’importance en tant qu’acteur politique et économique incontournable. La Turquie est aussi devenue une nation adulte, dotée d’un sens indéniable de sa souveraineté et d’un sentiment croissant de fierté et de capacité audacieuse à s’affirmer en tant que puissance régionale.

Durant les années 1970, au cours desquelles l’ « Islam politique » connaissait une ascension dans l’ensemble de la région du Moyen-Orient, la Turquie se remettait en question, et diverses personnalités et groupes politiques commencèrent à s’atteler à l’idée de porter l’Islam politique à un niveau encore jamais connu, entièrement nouveau.

Ce fut le Dr Necmettin Erbakan, Premier ministre de Turquie en 1996 et 1997, qui commença à remettre en cause la notion convenue d’une Turquie-membre de seconde classe de l’Otan, en dépit de ses efforts désespérés pour s’identifier à tous les oripeaux de l’Occident.

A la fin des années 1980, le parti Refah (parti du Bien-Être) d’Erbakan fit l’effet d’une tornade, pour la Turquie. Ce parti n’avait guère tendance à s’excuser de ses racines et de son attitude islamiques. Son accession au pouvoir, à l’issue des élections législatives de 1995, ne manqua pas de susciter des inquiétudes, la Turquie « résolument pro-occidentale » déviait, en effet, du script extrêmement rigide qui avait fait que ce pays avait été définitivement barré de tout rôle régional possible, en raison de son attitude de « laquais de l’Otan ». Selon Salama A. Salama, qui a utilisé cette formule dans un récent article d’Al-Ahram Weekly, la Turquie n’est plus ce fameux « laquais ». Et selon M. Kiniklioğlu, c’est là quelque chose à quoi « Israël doit se faire ».

L’époque d’Erbakan a beau être révolue depuis longtemps, le legs de cet homme a inscrit dans la conscience nationale turque quelque chose qui ne l’a jamais quitté. Il a repoussé la frontière, il a osé défendre une politique pro-palestinienne, il a défié les diktats occidentaux, et il a même prôné un repositionnement économique de son pays, en créant le cartel D-8 des ‘Developing Eight‘ (huit puissances émergentes), qui réunissait les pays arabes et musulmans dotés du poids politique le plus important.

Lorsqu’Erbakan fut contraint à quitter le pouvoir, à la suite d’un coup d’état militaire « postmoderniste », cela fut perçu comme la fin d’une expérimentation politique éphémère, qui se résuma au fait que même une forme bénigne d’Islam politique ne saurait être tolérée en Turquie ; l’armée s’était avérée, une fois de plus, toute-puissante.

Mais, depuis lors, les choses ont changé du tout au tout. L’AKP a remporté les élections en 2002 et son leadership était composé d’hommes politiques avisés et dotés de principes, qui visaient le changement, et même un véritable tournant géopolitique dans le positionnement politique de leur pays au Moyen-Orient.

L’AKP commença alors à diriger une Turquie déterminée, qui n’a jamais recherché l’acquiescement de l’Europe, ni une quelconque validation américaine. En rejetant l’utilisation du territoire turc en guise de piste de décollage pour les frappes américaines contre l’Irak en 2003, la Turquie acquit une voix – une forte et intelligible voix, devons-nous préciser – jouissant d’une large représentativité démocratique et d’un soutien populaire croissant.

Cette tendance s’est poursuivie, ces dernières années. La Turquie a osé traduire sa puissance et son expertise politique en action, sans remettre, toutefois, en cause les équilibres politiques et militaires dont l’édification avait nécessité des années. Ainsi, tout en continuant à honorer ses accords militaires précédents avec Israël, elle a pratiqué aussi plusieurs ouvertures politiques (couronnées de succès) en direction de la Syrie et de l’Iran. Et, souhaitant d’être perçue comme un facteur d’unité, en des temps de désunion musulmane et arabe, elle a refusé de s’inscrire dans les camps bricolés de manière expédiente pour séparer les « modérés » des « extrémistes ». En lieu et place, la Turquie a maintenu de bonnes relations avec tous ses voisins, ainsi qu’avec ses alliés arabes.

A partir de 2007, les Etats-Unis ont commencé à percevoir l’émergence de la Turquie Nouvelle. La visite du président Barack Obama dans ce pays, peu après son accession au pouvoir, fut un des nombreux signes indiquant que l’Occident était en train de prendre en compte le statut « particulier » de la Turquie. On ne saurait abuser, menacer, ni même intimider la Turquie. Même Israël, qui défie depuis si longtemps toutes les normes de la diplomatie, est en train de prendre conscience, en ce moment-même, de ses limites, grâce au Président turc Abdullah Gül. A la suite de l’insulte belliqueuse d’Israël à l’encontre de l’ambassadeur de Turquie, celui-ci a en effet déclaré : « S’il n’y a pas d’excuses formelles de la part d’Israël, nous allons demander à Çelikkol de prendre le premier avion pour rentrer à Ankara ». Israël s’est excusé. Bien platement.

Il a fallu bien des années à la Turquie pour parvenir à un tel niveau de confiance, et le pays n’est certainement pas enclin à rester plus longtemps le « valet » de quiconque. Mieux : la position turque, unie et constante, de soutien à Gaza, et son franc-parler contre les menaces pesant sur le Liban, l’Iran et la Syrie montre clairement que les vieux jours des « relations chaleureuses » sont très loin derrière nous.

La Turquie trouvera toujours une audience très réceptive chez les Arabes et chez les musulmans dans le monde entier, car ceux-ci aspirent désespérément à un leadership puissant et habile à défendre et à faire connaître leurs causes.

Et, tout naturellement, pour les Palestiniens assiégés dans la bande de Gaza, Erdoğan est en passe de devenir un membre de la famille, un héros populaire, un nouveau Gamal Abel Nasser (qui fut le président de l’Egypte de 1954 à 1970).

Ce sentiment, toute la population du Moyen-Orient le partage…

© 2010 Ramzy Baroud

Source  : ism-france.org

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Ramazan 4 février, 2010 À la une, Politique étrangère No Comments >> Mots clés: , , ,

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