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L’effet Davutoglu

La politique étrangère de la Turquie a toujours été simple. Depuis qu’Atatürk a entraîné le pays dans le monde moderne, en chassant le sultan, en adoptant l’alphabet latin et en supprimant le Califat musulman, le pays a penché à l’Ouest.

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, cela a signifié rejoindre l’OTAN (en 1952), soutenir l’Ouest contre l’Union soviétique et aspirer à se joindre au projet européen. De même que l’Amérique, la Turquie aussi a été invariablement pro-Israël.

Elle a largement ignoré le reste de sa région, qui inclut la plupart des pays qui firent un jour partie de l’Empire ottoman. Dans son livre La Nouvelle République turque, Graham Fuller, ancien analyste de la CIA et universitaire, se souvient avoir dit à un ami turc qu’il était spécialiste du Moyen-Orient, et la question qu’il lui a posée fut : « Alors pourquoi es-tu en Turquie ? » Dans la même veine, des diplomates turcs diraient à leurs amis Occidentaux : « Nous vivons dans un voisinage défavorable » et « Le seul ami du Turc est un autre Turc. »

Au fil de ces dernières années, tout cela a changé. Plutôt que de s’apitoyer sur son environnement difficile et son manque d’amis, la Turquie a une nouvelle politique « de zéro problème avec les voisins ». Elle ne critique plus l’Arménie sur ses allégations de génocide en 1915 ou ne reproche plus au monde arabe son « coup de couteau dans le dos » pour avoir soutenu les Anglais en 1917-18. Au lieu de cela, elle cultive de nouvelles amitiés dans la région, proposant de commercer, d’aider et de voyager sans visa. Et loin de soutenir Israël militairement et diplomatiquement, la Turquie est devenue un critique majeur.

L’homme en grande partie responsable de la mise en place de ce changement spectaculaire est Ahmet Davutoglu, le ministre des Affaires étrangères de Turquie depuis 2009. Précédemment, il était le conseiller en relations internationales de M. Erdogan. En 2001, avant que le gouvernement AKP n’arrive au pouvoir, M. Davutoglu a publié un livre, La Profondeur Stratégique, qui exposait une nouvelle politique d’engagement avec la région. Il rejette les accusations indiquant qu’il est “néo-ottoman”, et pourtant sa doctrine implique certainement de renouer les liens avec l’ancien Empire ottoman.

M. Davutoglu est un personnage amoureux des livres et attachant, possédant une formidable connaissance de l’histoire. Il pense que la Turquie a fait une erreur en ignorant si longtemps ce qu’il se passait chez elle, et il est convaincu que sa nouvelle stratégie visant à affirmer ses intérêts, tant dans la région que dans le monde, rend son pays plus, et non moins, séduisant pour l’Occident. Rien ne l’exaspère davantage que les articles des médias occidentaux suggérant que la Turquie s’est tournée vers l’est, ou qui revendiquent même : « Nous avons perdu la Turquie. » « Qui est ce nous ? » demande-t-il. Après tout, la Turquie entretient la plus grande armée de l’OTAN après l’Amérique ; elle s’est engagée en Afghanistan et dans d’autres zones de conflit ; et elle est en train de négocier son adhésion à l’UE. Comme l’a exprimé M. Davutoglu : « La Turquie n’est pas une question ; c’est un acteur. » Son pays est plus important que jamais pour l’Europe et l’Occident, affirme-t-il.

Il est certain que la nouvelle politique de M. Davutoglu rapporte. En Irak, par exemple, la Turquie a de forts intérêts commerciaux et diplomatiques. Il fut un temps où la région kurde de l’Irak du nord causait de grands problèmes à la Turquie, or désormais, elle joue un rôle majeur dans sa stabilisation – et elle s’attire la coopération tant de la région que de Bagdad contre le PKK. Ses relations avec la Syrie, qui a été pendant de nombreuse d’années un pays problématique pour l’Occident, sont florissantes comme jamais auparavant. Elle a même cherché à forger des liens diplomatiques rapprochés avec la République islamique d’Iran, pays encore plus problématique, au grand dam de l’Amérique.

La Turquie est aussi de nouveau active dans ses anciens territoires des Balkans, particulièrement en Bosnie et au Kosovo. Les relations gréco-turques, qui se sont notablement améliorées même avant l’arrivée au pouvoir du parti AKP en 2002, restent globalement harmonieuses, bien que Chypre soit toujours un sujet de frictions. Le pays prête aussi plus d’attention à l’Afrique ; il y a ouvert ou planifie d’y ouvrir douze nouvelles ambassades.

Les Turcs ont même fait une tentative partielle de réconciliation avec l’Arménie, un processus qui a débuté lorsque le Président Abdullah Gül s’est rendu à Erevan fin 2008 pour assister à un match de football. Après la visite, les deux parties ont signé des protocoles bilatéraux de normalisation des relations et de réouverture de la frontière, fermée pendant la guerre du Haut-Karabagh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, au début des années 1990. Mais en raison principalement de l’insistance de M. Erdogan à lier les protocoles à un progrès sur le conflit du Haut-Karabagh, les protocoles n’ont pas encore été ratifiés.

La Turquie a profité au mieux de sa situation de corridor énergétique entre l’est et l’ouest. En tant qu’importateur substantiel d’énergie, associé à une relation commerciale à croissance rapide avec la Russie, le pays a un intérêt direct en la matière. Mais une décennie de confrontation concernant le pétrole, et plus particulièrement le gaz, entre la Russie et l’Occident a appris à toutes les parties impliquées à apprécier le rôle tampon de la Turquie. Le pétrole et les gazoducs serpentent déjà en Turquie, en provenance de l’Azerbaïdjan via la Géorgie. Et les Turcs se sont intégrés à l’ambitieux projet du gazoduc Nabucco, dans l’intention de contourner la Russie – bien que beaucoup de Russes demandent d’où proviendra le gaz alimentant Nabucco. La diplomatie de l’énergie n’aboutit souvent à rien, mais il sera difficile d’ignorer la Turquie pour tout futur contrat.

M. Babacan, vice-premier ministre, affirme qu’il est juste pour la Turquie d’avoir un sens de responsabilité mondiale. Lui et M. Davutoglu aiment aussi dire à leurs homologues européens qu’en jouant un rôle plus actif dans sa région, y compris dans les Balkans, la Turquie démontre la valeur qu’elle aurait en tant que membre de l’Union européenne
Et pourtant, M. Davutoglu et M. Babacan ne sont pas tout à fait sincères. Certes, l’influence de la Turquie dans sa région lui permet de prétendre être un partenaire intéressant et potentiellement utile. Mais comme elle l’a aussi découvert, le Moyen-Orient est un endroit si complexe que sa politique de zéro problème avec les voisins ne peut pas être constamment soutenue. Il n’est pas facile non plus d’entretenir un dialogue amical tant avec l’Ouest qu’avec les ennemis de l’Ouest.

Diplomatie indépendante

L’Iran est un exemple primordial. Puisque c’est un voisin, grand producteur de pétrole et de gaz et un associé commercial de plus en plus important, les Turcs ont de bonnes raisons de chercher à avoir de meilleures relations avec lui. C’est la raison pour laquelle, de même que les Brésiliens, les Turcs ont essayé leur propre diplomatie nucléaire indépendante avec l’Iran cette année. C’est également la raison pour laquelle ils sont naturellement opposés à des sanctions commerciales plus dures à l’encontre de l’Iran, sans parler d’une quelconque suggestion de guerre.

Cependant, la diplomatie nucléaire iranienne est à la fois délicate et extrêmement compliquée. Le plan turco-brésilien, quand il est apparu, a semblé moins dur pour l’Iran que n’importe quel autre plan avancé par les négociateurs occidentaux. Lorsque peu après, une résolution pour renforcer les sanctions est passée devant le Conseil de sécurité de l’ONU en juin, la Turquie a décidé de voter contre, et de continuer à dialoguer avec l’Iran (bien que M. Davutoglu ait prétendu avoir usé de son influence diplomatique pour persuader le Liban de s’abstenir et la Bosnie de voter pour.) Sans surprise, les Américains ont été furieux.

Israël est une illustration encore meilleure des problèmes inhérents à la nouvelle politique étrangère de la Turquie. En mai, une flottille civile turque menée par le Mavi Marmara a tenté de forcer le blocus israélien de Gaza. Gaza a été un point particulièrement douloureux en Turquie depuis l’invasion d’Israël en janvier 2009 – et pour cause : les Turcs étaient profondément engagés dans une diplomatie de médiation pour l’ouverture de pourparlers de paix entre la Syrie et Israël quand l’attaque sur Gaza a débuté. Peu après, M. Erdogan a quitté une plate-forme qu’il partageait avec le président israélien, Shimon Peres, au Forum Économique Mondial de Davos, criant qu’Israël savait certainement comment tuer des gens.

Quand l’armée israélienne a intercepté la flottille turque dans les eaux internationales, ses soldats ont été étonnés d’être physiquement attaqués sur le Mavi Marmara. Ils ont exercé des représailles en ouvrant le feu, tuant huit citoyens turcs et un homme qui avait la double nationalité, turque et américaine. Les Turcs ont été outrés. M. Davutoglu dit que c’est la première fois dans l’histoire de la république d’Atatürk que des civils non armés sont tués par les forces armées d’un autre pays. M. Erdogan et M. Davutoglu ont exigé que les Nations Unies fassent une enquête et des excuses israéliennes. En septembre, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a dûment critiqué Israël, mais les Israéliens ont rejeté ses conclusions et ils ont refusé de présenter des excuses. M. Davutoglu insiste sur le fait que les relations avec Israël ne seront plus jamais les mêmes.

Et pourtant, il y aura un prix à payer. Les Israéliens sont impopulaires auprès de nombreuses personnes par les temps qui courent, mais ils ont toujours des amis à Washington DC. En faisant de Gaza une pièce maîtresse de sa politique étrangère, et même plus, en sympathisant ouvertement avec le Hamas qui contrôle Gaza, la Turquie a gagné de nouveaux amis dans le monde arabe, mais elle s’est aliénée des alliés à l’Ouest. En effet, ce fut l’incident du Mavi Marmara et la réponse turque qui a généré un flot de commentaires indiquant que l’Ouest perdait la Turquie. Il pourrait y avoir des conséquences plus graves. Par exemple, le Congrès des États-Unis va désormais probablement adopter une résolution condamnant le génocide arménien de 1915, résolution soumise chaque année, mais que les Turcs, jusqu’à ce jour, avaient toujours réussi à empêcher de passer.

Le lunatique M. Erdogan ne facilite pas la tâche de la Turquie pour mener une politique étrangère cohérente, comme l’a démontré l’incident de Davos et son torpillage de la négociation arménienne. En 2004-05, par deux fois, il a été très proche de compromettre les chances de la Turquie d’ouverture de négociations d’adhésion avec l’UE. Semih Idiz, journaliste au quotidien Milliyet, plaisante sur la politique étrangère turque : « Davutoglu fait, Erdogan casse et Gül ramasse les morceaux. »

L’opinion publique turque ajoute une autre couche de complication. Les Turcs ordinaires ont désormais une opinion remarquablement mauvaise de l’Amérique. En 2000, selon le Pew Global Attitudes Project, environ 52 % des Turcs avaient une bonne opinion de l’Amérique, une proportion un peu plus petite qu’en Allemagne et en Grande-Bretagne, mais à peu près égale à celle de l’Espagne. La guerre d’Irak a changé cela, particulièrement après que le Parlement turc a voté en mars 2003 de ne pas laisser les troupes américaines transiter par la Turquie en cas d’un éventuel deuxième front. En 2007, principalement en raison de la guerre, moins de 10% des Turcs avaient une opinion favorable de l’Amérique.

Ce chiffre est en hausse depuis que Barack Obama est devenu Président, mais il est toujours plus bas que dans le reste de l’Europe. Une enquête récente du German Marshall Fund a montré que les indices de satisfaction pour M. Obama sont également brusquement tombés, passant de 50% en 2009 à 28% cette année.

En Europe, la nouvelle politique étrangère de la Turquie n’est souvent pas mieux passée qu’en Amérique. M. Davutoglu et ses collègues soutiennent que les actions diplomatiques de la Turquie dans sa région et ailleurs, ainsi que son rôle crucial dû à son savoir-faire énergétique et militaire, soulignent combien la Turquie pourrait être utile si elle était membre de l’Union européenne. Mais les adversaires à l’adhésion turque ne le voient pas ainsi.

Ces adversaires ont été ravis du cafouillage de la Turquie en Iran et de l’incident du Mavi Marmara. À leur avis, ces événements prouvent que la Turquie n’est que trop prête à se détourner de l’Occident et à flatter les extrémistes islamistes – et pas du tout prête à devenir solidaire de la politique étrangère commune de l’UE. L’Union européenne, arguent-ils, ne peut pas accueillir un acteur mondial aspirant à des intérêts aussi différents de ceux de l’Europe, surtout un intérêt d’une différence aussi énorme. Cet argument a un écho de plus en plus fort depuis que les négociations d’adhésion de la Turquie sont bloquées.

The Economist – 21octobre 2010
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Ramazan 1 novembre, 2010 Dossiers, Politique No Comments >> Mots clés: ,

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