Accueil » À la une »Politique étrangère » Lecture courante:

France – Interview avec Recep Tayyip Erdoğan

Attendu mardi soir à Versailles pour la cérémonie de clôture de la Saison de la Turquie en France, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan rencontrera mardi le président Sarkozy et son homologue François Fillon.

LE FIGARO. – La France et la Turquie ont des liens culturels forts. Quel message adressez-vous aux Français ?

Recep Tayyip ERDOGAN. – J’attache une grande importance à cette visite. Comme vous le savez, nous allons clore en France la Saison de la Turquie. Nos deux pays entretiennent des relations culturelles anciennes, visibles en Turquie notamment dans l’enseignement. À Istanbul, les lycées Galatasaray, Saint-Joseph, Saint-Benoît ou Notre-Dame-de-Sion en témoignent. Quant au système démocratique et laïque en Turquie, nous pouvons constater la forte influence de la France.

La France et l’Allemagne ne sont pas favorables à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Comment comptez-vous surmonter ces obstacles ?

Il serait plus exact de dire que certains Français sont sceptiques sur notre adhésion. Nous devons parvenir à modifier cette vision. Par le passé, j’ai travaillé avec M. Chirac et la situation était différente. Aujourd’hui, seul le leader a changé, le parti reste le même. J’ai donc du mal à comprendre pourquoi les choses se passent ainsi. J’espère que ma visite permettra de remédier à cela.

Comme vous le savez, Angela Merkel se trouvait à Ankara la semaine dernière. Selon moi, sa visite a été fructueuse. C’est la deuxième fois qu’elle vient depuis 2006. M. Sarkozy, lui, n’est toujours pas venu. Il raconte sans cesse un voyage qu’il a effectué dans sa jeunesse. Il doit venir voir à quoi ressemble la Turquie d’aujourd’hui. Lors de ma visite en France, je vais dire au président Sarkozy que nous l’attendons très prochainement en Turquie. Il faut se rendre sur place pour constater que la Turquie devance de nombreux pays de l’Union européenne dans plusieurs domaines.

Mais les opposants à cette adhésion estiment que votre pays serait un fardeau pour l’Union européenne…

Non seulement une Turquie dans l’UE ne sera pas une charge pour l’Europe, mais elle contribuera à la soulager. L’Union européenne a accepté de nouveaux membres qui constituent un fardeau. Nos amis européens le savent. Ces pays ont été admis pour des raisons politiques et l’Union européenne en paye aujourd’hui le prix. Elle investit lourdement pour essayer de faire évoluer ces derniers arrivants. La Turquie, elle, est parvenue au même niveau par ses propres moyens.

En quelques années, la Turquie est devenue un acteur prépondérant dans une région à forts enjeux stratégiques. Pourriez-vous convaincre le président iranien Mahmoud Ahmadinejad de renoncer à l’arme nucléaire ?

Depuis notre arrivée au gouvernement, toutes nos démarches sont guidées par le même principe : celui de n’avoir aucun ennemi. Et nous commençons à l’appliquer avec nos voisins. À chaque entretien avec mon cher ami Ahmadinejad, nous avons insisté et répété que nous ne voulons pas d’arme nucléaire dans la région. Pouvons-nous convaincre l’Iran ? Quand nous parlons avec eux de cette affaire, ils répondent qu’ils ne conçoivent pas d’arme nucléaire mais qu’ils produisent de l’énergie nucléaire. Et l’Agence internationale de l’énergie atomique n’est pas parvenue à prouver qu’il existe bel et bien une arme nucléaire. Par ailleurs, il y a un pays dans la région qui dispose de l’arme nucléaire. Je ne vois pas pourquoi personne ne s’attarde sur ce cas. Cette approche n’est pas équitable.

Quel rôle souhaitez-vous jouer dans cette crise ?

Bien entendu, nous essayons de convaincre l’Iran. Lors des dernières discussions, l’Iran avait accepté de donner aux États-Unis de l’uranium enrichi. Avant qu’il ne quitte ses fonctions à l’AIEA, Mohammed ElBaradei avait indiqué qu’Istanbul pouvait servir de lieu d’échange.

Vous êtes donc toujours opposés à des sanctions supplémentaires contre Téhéran ?

Nous considérons que cette affaire doit être résolue par la voie diplomatique. Bien sûr, des sanctions sont d’actualité, mais je ne pense pas que celles évoquées puissent aboutir à des résultats. Des sanctions ont déjà été décidées à deux reprises. Ceux qui ont pris la décision de les appliquer ont été les premiers à les violer. Il y a les Français, les Allemands, les Anglais, les Américains et les Chinois. Ils sont tous impliqués et parviennent encore, par des voies indirectes, à introduire leurs produits en Iran. Nous ne pouvons pas omettre cette réalité.

L’Iran est un pays voisin. Cette proximité géographique revêt-elle une importance particulière ?

Il s’agit de notre deuxième fournisseur en gaz naturel, le volume des échanges commerciaux entre nos deux pays se situe actuellement autour de 10 milliards de dollars. Nous avons une frontière commune et, depuis un accord signé en 1639, la paix perdure. Une fois encore, il est impossible de ne pas prendre tout cela en considération.

La Turquie a été longtemps une amie d’Israël, mais vous avez durci le ton à son égard ces derniers mois. Pensez-vous que cette attitude peut servir à trouver une solution pacifique au conflit israélo-palestinien ?

Tout d’abord, je souhaite souligner que nos relations avec Israël ne sont pas interrompues, les échanges continuent. Ensuite, lorsque des erreurs sont commises dans la région, il n’est pas juste de fermer les yeux. Un proverbe turc dit : «Un ami véritable dit peut-être ce qui est douloureux, mais il dit la vérité.» Nous disons donc la vérité. En ce moment, Israël ne soutient malheureusement pas la paix au Proche-Orient.

Prenons l’exemple des constructions en Cisjordanie. Le monde entier réclame qu’elles soient stoppées. Dernièrement, Barack Obama s’est prononcé clairement sur ce sujet, tout comme Hillary Clinton. Nous connaissons également la position des pays européens. Est-ce qu’Israël s’arrête pour autant ? Non. L’administration israélienne doit contribuer à la paix. Mais celle-ci est composée actuellement de trois têtes. Qui faut-il écouter ? Qui faut-il croire ?

Concernant l’Afghanistan, Ankara a fait le choix de ne pas engager de troupes combattantes sur le terrain. En quoi consiste votre contribution ?

Nous avons 1 650 soldats sur place et avons assuré à trois reprises le commandement dans la région (de l’Isaf en 2002 et en 2005 et de la région de Kaboul depuis octobre 2009, NDLR).

Dans la province de Wardak, à l’ouest de Kaboul, nous menons des actions soutenues : nous construisons déjà des écoles, des hôpitaux, des routes, nous creusons des puits… Nous sommes prêts à créer et à prendre en charge sur place deux centres de formation militaire. S’il le faut, il est possible d’établir un autre centre en Turquie. Et cette aide peut aussi se décliner pour les policiers.

Pourquoi êtes-vous favorables à l’intégration de talibans dans le jeu politique ?

La situation en Afghanistan est mauvaise. À mon avis, se mettre autour d’une table avec les talibans est obligatoire. Si l’on jette un coup d’œil à l’histoire de ce pays, nous voyons que jamais, de la période d’Alexandre le Grand jusqu’à aujourd’hui, des éléments extérieurs ne sont parvenus à leurs fins avec des armes. Vous devez résoudre le problème en prenant en compte les dynamiques internes, la culture et les traditions des habitants. Le peuple afghan en a besoin car aujourd’hui il est épuisé.

Vous êtes le leader de l’AKP, le parti majoritaire en Turquie, qui, à tort ou à raison, est perçu en Europe comme un parti islamiste. D’un autre côté, vous dites être favorable à un État laïque, démocratique et social. Votre parti est-il l’exemple de ce que l’on pourrait appeler l’«islamisme modéré» ?

Ce genre de question ne sert pas à briser les préjugés, il les renforce. En Europe, il existe des partis chrétiens-démocrates. Mais nous ne pouvons pas définir notre parti de cette manière : personne n’a le droit de facturer à la religion les erreurs commises par les politiciens. C’est pour cette raison que je n’accepte pas non plus le terme d’« islam politique ». D’un côté, il y a l’islam, de l’autre, la politique. Comment cela est-il possible ? En instituant un État laïque. Qu’est-ce que la laïcité ? C’est un système d’administration qui se tient à égale distance de toutes les croyances.

Dans ce cas, comment vous qualifiez-vous ?

Nous sommes des démocrates conservateurs. C’est ainsi que nous avons défini l’identité de notre parti et que nous nous adressons à notre peuple. Pourquoi l’Occident ne nous qualifie-t-il jamais de cette façon et préfère-t-il utiliser ses propres termes ? Les réformes engagées dans le cadre des négociations d’adhésion sont claires. Notre gouvernement a brisé de nombreux tabous que l’on croyait insurmontables en Turquie. Si nos amis européens nous considéraient comme des démocrates conservateurs, je crois que nous pourrions venir à bout de nombreux préjugés.

Share

Commentaires sur cet article:







*

Catégories

Login

Turquie de France sur Facebook

FootBall

Méssage récent du Forum