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Ahmet Davutoğlu : Le grand vizir de la nouvelle Turquie

Depuis qu’Ahmet Davutoglu dirige sa diplomatie, la Turquie renoue avec ses voisins, tend la main à l’Europe, offre sa médiation tous azimuts, quitte à flirter avec des régimes sulfureux. Un exercice périlleux qui la replace au coeur du « grand jeu » régional.

Est-il un islamiste ou un patriote qui cherche à libérer son pays de la tutelle américaine ? Un nostalgique de la puissance ottomane ou un utopiste rêvant de concilier l’Orient et l’Occident ?

Ahmet Davutoglu, ministre des Affaires étrangères depuis mai 2009, est à la fois l’architecte et le maçon d’une nouvelle diplomatie qui veut imposer la Turquie sur la scène mondiale.

Sautant d’une capitale à une autre à une cadence qui épuise ses collaborateurs, ce petit homme aux yeux perçants et rieurs, âgé de 50 ans, reste une énigme. Sa politique également, comme le démontre ce florilège de titres piochés dans la presse internationale : « L’ascension fulgurante de la Turquie », « Ce siècle peut-il être celui de la Turquie au Moyen-Orient ? », «L’Occident a-t-il perdu la Turquie ?»

Avant même son entrée en fonction, ce professeur de relations internationales s’activait en coulisse. D’abord comme conseiller, à partir de 2002, de celui qui allait devenir président de la République, Abdullah Gül, puis du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan. Auprès de ces deux caciques du parti islamo-conservateur (AKP), Ahmet Davutoglu a posé les jalons de sa théorie du «zéro problème avec nos voisins ».

Un virage radical pour un pays dont les relations régionales se sont longtemps résumées à « un problème avec chaque voisin ».Sept ans plus tard, son palmarès est éloquent. Accords signés avec l’Irak et sa région du Kurdistan que la Turquie menaçait encore récemment d’interventions militaires. Lune de miel avec la Syrie, alors que les deux pays étaient au bord du conflit armé il y a dix ans.

Rapprochement avec l’Arménie, négocié secrètement, même si l’élan réconciliateur marque le pas depuis la signature d’un accord historique en octobre. « I l a apporté une méthode faite de rigueur et une vision stratégique», estime Mehmet Dülger, ancien président de la commission des Affaires étrangères du Parlement. Son objectif : «La Turquie doit garantir sa propre sécurité en s’engageant dans un rôle plus actif et plus] constructif afin d’instaurer l’ordre, la stabilité et la sécurité dans ses environs. »

Pendant la guerre froide, la fonction de la Turquie était réduite à un poste de sentinelle aux confins du bloc de l’Ouest. Ahmet Davutoglu regarde aussi vers l’Est. D’autant qu’aujourd’hui il y a une place de leader régional à prendre. Tout en martelant que « l’Otan et l’Union européenne sont les piliers les plus importants» de son pays, Ahmet Davutoglu ne se contente plus du seul axe occidental et définit les priorités en fonction des intérêts énergétiques et commerciaux turcs. L’approvisionnement en gaz est ainsi au coeur du rapprochement avec la Russie ou l’Iran. « La présence et les idées de Davutoglu coïncident avec les bouleversements politiques et économiques du Moyen-Orient », décrypte l’éditorialiste Sami Kohen, qui ausculte la politique étrangère depuis un demi-siècle.

Pour vendre les atouts de son pays, le chef de la diplomatie, incollable sur les écoles présocratiques, fin connaisseur des religions du Livre et des philosophies orientales, possède une facilité déconcertante à jongler avec les références de ses interlocuteurs. A Ankara, devant les ambassadeurs des Vingt-Sept, il s’affiche en «Européen» qui partage «un continent commun, une histoire commune et un futur commun » avec l’Union européenne. Quand, pour sortir du bourbier afghan, il milite pour l’intégration d’une partie des talibans dans le jeu politique, il présente son pays comme le médiateur le mieux placé, et met en avant les liens tissés entre Turcs et Afghans depuis le Xe siècle. « Il fascine tout le monde, relate un diplomate européen. C’est une mécanique bien huilée, avec une pensée extrêmement structurée et une capacité de synthèse remarquable. » A ceux qui jugent son grand écart intenable, il répond que « la Turquie peut être européenne en Europe et orientale en Orient parce que nous sommes les deux. »

Cette approche multiculturelle est le produit d’un milieu social conservateur et d’une éducation à l’occidentale. Enfant, il ne montre aucune disposition pour reprendre le petit commerce paternel de textile. Mais «sa flexibilité avec ses interlocuteurs vient de là, estime un de ses amis. Il a une souplesse que ne possèdent pas les bureaucrates traditionnels », pour lesquels il n’a que mépris. Lecture du Coran dans une famille religieuse originaire de Konya en Anatolie, étude de Kant au Lycée allemand d’Istanbul, un doctorat à l’Université anglophone du Bosphore, apprentissage de l’arabe au Caire, enseignement à l’Université islamique en Malaisie…, sa formation intellectuelle se nourrit de toutes les influences. A ses étudiants turcs, il faisait lire Machiavel mais aussi Ibn Khaldoun, philosophe musulman du XIVe siècle. Et après les avoir tenus en haleine six heures d’affilée, il les emmenait jouer au foot. Un dérivatif au « grand jeu » mondial. « I l nous a appris à adopter une approche multilatérale, à trouver les connexions entre l’Est et l’Ouest, à ne pas avoir un regard européo-centré »,explique Selcen Oner, une ancienne élève.

Le chef de la diplomatie avance ses pions sur l’échiquier international. La Turquie a été élue au Conseil de Sécurité de l’ONU. Elle y occupe un siège non permanent. Membre observateur de l’Union africaine, elle préside également depuis janvier l’assemblée du Conseil de l’Europe. Ce scénario de reconquête, Ahmet Davutoglu l’a écrit il y a dix ans dans «la Profondeur stratégique», une somme de 600 pages. Il y défend la puissance de la Turquie en s’appuyant sur sa position géostratégique unique au carrefour de plusieurs civilisations et sur un héritage impérial trop longtemps négligé. Son oeuvre, à laquelle il consacrait ses jours et ses nuits, a failli disparaître dans le tremblement de terre meurtrier de 1999.

Malgré les risques de répliques, Davutoglu s’est précipité dans sa maison d’un modeste quartier d’Istanbul pour récupérer sa disquette d’ordinateur. L’anecdote en dit long sur sa détermination. L’homme s’intéresse davantage aux débats d’idées qu’aux intrigues de pouvoir. En 2003, il avait décliné le poste des Affaires étrangères, lui préférant sa chaire universitaire.

L’obsession de la paix

Sa doctrine remet au goût du jour la pax ottomana, quand l’ordre ottoman régnait de Sarajevo à Bagdad. Le «Kissinger turc », ainsi que l’a présenté un ambassadeur américain, rode son soft power dès qu’une occasion de médiation se présente. La Turquie cherche à déminer les relations entre la Bosnie et la Serbie, travaille à rapprocher sunnites et chiites irakiens, a été sollicitée par le Yémen pour assurer la liaison avec les rebelles chiites… Mais l’obsession de Davutoglu, c’est la paix au Proche-Orient. En 2008, la Syrie et Israël confirment qu’ils sont engagés dans des négociations indirectes concernant le plateau du Golan par l’entremise des Turcs. C’est lui qui fait la navette entre les deux délégations cloîtrées dans des hôtels à Istanbul. Il n’a pas ménagé ses efforts pour convaincre les deux Etats. Alors qu’il est conseiller d’Erdogan, il se rend quarante-cinq fois à Damas, en dépit de l’opposition de l’administration Bush qui cherchait à maintenir l’isolement de la Syrie. Bachar al-Assad caresse l’espoir de récupérer le Golan, perdu par son père en 1967.

Ahmet Davutoglu comprend qu’il a une carte à jouer. La ministre israélienne des Affaires étrangères, Tzipi Livni, qui n’obtient aucune avancée dans les négociations avec les Palestiniens, finit par écouter les plans de l’émissaire turc : la paix avec Bachar permettrait d’éloigner la Syrie de Téhéran. Le déclenchement de l’opération Plomb durci à Gaza met fin aux pourparlers et altère les liens entre Jérusalem et Ankara. Malgré des rapports devenus chaotiques avec Israël, le chef de la diplomatie turque déclarait en janvier qu’il était prêt à reprendre du service. Les modérés du gouvernement israélien, Ehoud Barak en tête, maintiennent le canal ouvert. Le ministre turc, lui, attend son heure.

Mais le flirt de l’AKP avec les régimes sulfureux de la région sème le trouble. La Turquie, tout en redoutant un Iran doté de l’arme atomique, s’oppose à un renforcement des sanctions internationales contre son voisin. C’est aussi Davutoglu qui avait invité le leader du Hamas, Khaled Mechaal, à Ankara en 2006. « I l est vrai que l’AKP montre des sympathies pour les mouvements radicaux, estime un connaisseur des rouages de la politique étrangère. Mais Davutoglu se voit en pionnier. Il croit qu’il ne faut pas isoler les éléments les plus extrémistes, il suit la même conduite qu’avec la Syrie. »

L’extrême discrétion du ministre sur sa vie privée nourrit les accusations de ses adversaires de mener une politique « néo-ottomane » dictée par une vision idéologique fondée sur la religion et la nostalgie impériale. En petit comité, il se définit comme «musulman, turc et libéral». Cet homme qui ne rate jamais la prière du vendredi, marié à une obstétricienne strictement voilée, fraie dès les années 1980 avec les islamistes de l’époque. Ahmet Davutoglu se concentre alors sur la formation d’une élite musulmane capable de rivaliser avec l’aristocratie kémaliste et laïque. Il crée la Fondation de la Science et des Arts, sorte d’université libre, avec le financement d’Ulker, géant de l’agroalimentaire, proche du courant islamiste du Milli Görüs. Toujours courtois, Davutoglu laisse à Erdogan les déclarations coup de poing. C’est le Premier ministre qui qualifie Ahmadinejad d’« ami », qui soutient le Soudanais Al-Bachir en arguant qu’« un musulman ne peut pas commettre de génocide », ou qui mène le bras de fer médiatique contre Israël. Mais en septembre le ministre des Affaires étrangères a annulé une visite dans l’Etat juif car il n’était pas autorisé à se rendre dans la bande de Gaza.

La Turquie peut-elle poursuivre de front ses ambitions européennes et régionales ? «Davutoglu s’imagine en porte-voix des musulmans en Europe, critique un diplomate européen. C’est difficilement conciliable avec l’état d’esprit actuel au sein de l’UE. » L’intéressé répète qu’une Turquie influente ne sera pas « un fardeau» mais «un atout» pour l’Union. Le chef de la diplomatie pêche-t-il par excès de « confiance », son maître mot ? « Sur le dossier iranien, il se surestime, jauge Joost Lagendijk, ancien président de la commission UE-Turquie du Parlement européen. Mais pour lui, une Turquie forte dans la région est le seul moyen de convaincre l’UE d’accepter son adhésion. Et c’est aussi une compensation : les Turcs ne veulent pas être les mendiants de l’Europe. »

Opération « Balyoz »

Un avion turc attaqué au-dessus de la mer Egée provoque une guerre avec la Grèce. A Istanbul, des mosquées pleines de fidèles sont la cible d’attentats meurtriers et spectaculaires. Des dizaines de milliers d’opposants sont arrêtés. La Turquie est au bord du chaos. Le gouvernement de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement, post-islamiste) est incapable d’assurer la sécurité du pays. Résultat : pour la cinquième fois en cinquante ans, l’armée prend le pouvoir.

Ce complot supposé, baptisé « Opération Balyoz » (la masse du forgeron) pour renverser l’AKP peu après sa conquête du gouvernement, en 2003, n’a jamais vu le jour. Il a été décrit fin janvier par un journal turc qui a déballé une valise de 5 000 pages de documents. L’état-major des armées s’est aussitôt défendu en affirmant que les textes publiés dans la presse faisaient partie d’un simple plan d’entraînement comme il en existe dans toutes les armées du monde. Cette nouvelle crise intervient deux ans après l’affaire dite « Ergenekon », une autre tentative présumée de renversement du gouvernement islamo-conservateur.Mais la justice semble prendre l’affaire au sérieux.

Trente-trois officiers supérieurs, dont deux ex-généraux, ont été inculpés par un tribunal d’Istanbul à l’issue d’un vaste coup de filet opéré par la police, au cours duquel une cinquantaine de militaires ont été arrêtés. Sans précédent, ces arrestations constituent une nouvelle escalade dans la guerre pour le pouvoir que se livrent depuis 2002 le parti islamiste et l’omnipotent appareil militaire, qui se considère comme le gardien des institutions laïques. Car, si de nombreux intellectuels y voient un progrès pour la démocratisation du pays, l’opposition dénonce «un coup d’Etat civil».

Le risque d’une crise majeure a conduit le président Gül à organiser une réunion entre le chef de l’état-major, le général Basbug, et le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, et à promettre simplement que l’affaire serait réglée dans un « cadre constitutionnel ». Ce n’est que le dernier bras de fer entre l’armée et l’AKP Après avoir boycotté les réceptions officielles pour protester contre la présence des épouses voilées de cadres de l’AKP, les généraux ont organisé en 2007 de grandes manifestations « laïques » contre la candidature d’Abdullah Gül à la présidence de la République. En 2008, une action judiciaire menée par le procureur de la Cour de Cassation a failli conduire à la dissolution du parti au pouvoir pour « activités antilaïques ». Une procédure qui pourrait être bientôt réactivée mais qui, à un an des législatives, pourrait favoriser une nouvelle victoire de l’AKP.

Source :  Le Nouvel Observateur

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